Objectifs SMART ou objectifs G.E.N.I.U.S. ?

« Ce qui est bon pour GM est bon pour le pays »
Charlie Wilson, PDG de GM (voir note à la fin)
« Si tu veux faire rire les dieux… raconte-leur tes projets. »
Allan Cole
« Mec, je vois dans Fight Club les hommes les plus forts et les plus intelligents qui aient jamais existé. Je vois tout ce potentiel, et je vois le gaspillage. Bon sang, toute une génération à faire le plein d’essence, à servir aux tables ; des esclaves en col blanc. La pub nous pousse à courir après les voitures et les fringues, à faire des boulots qu’on déteste pour pouvoir acheter des conneries dont on n’a pas besoin. On est les enfants du milieu de l’histoire, mec. Sans but ni place. On n’a pas de Grande Guerre. Pas de Grande Dépression. Notre Grande Guerre, c’est une guerre spirituelle… notre Grande Dépression, c’est nos vies. On nous a tous élevés devant la télévision en nous faisant croire qu’un jour, on serait tous millionnaires, des dieux du cinéma et des rock stars. Mais ce ne sera pas le cas. Et on commence lentement à s’en rendre compte. Et on est très, très énervés. »
Tyler Durden, Fight Club
Objectifs, objectifs, objectifs. Il n’y a pas un seul coach, gourou, auteur de livres de développement personnel, rédacteur, mentor qui ne soit prêt à nous révéler (avec ce ton mi-parental, mi-complice de quelqu’un qui s’apprête à nous dévoiler un grand secret) la formule magique du succès : choisis ton objectif, écris-le sur papier, élabore un plan pour l’atteindre, agis et adapte ton action en fonction des retours.
Ceux qui veulent montrer à quel point ils sont formés et certifiés ajoutent des valeurs personnelles, des critères de satisfaction, des contrôles écologiques, le retour sur investissement, des alignements neurologiques de toutes sortes (et Dieu sait quoi d’autre), le tout assaisonné du jargon psychologique d’usage, en ajoutant éventuellement des rituels de motivation quotidiens et le répertoire habituel d’affirmations et de visualisations.
Et avec la recommandation finale dont on ne semble pas pouvoir se passer : l’objectif doit être SMART !
Autrement dit, il n’y a plus personne sur cette terre qui ne sache être Spécifique, Mesurable, Réalisable, Réaliste et Limité dans le temps.
Évidemment, je n’ai rien à redire sur cette approche lorsqu’il s’agit de réaliser quelque chose : depuis que l’humanité existe, il existe le concept de « projet » (du latin « projicere » = projeter vers l’avant), considéré comme la méthode la plus efficace pour concentrer différentes ressources vers un objectif commun. Nous pouvons être sûrs que la Grande Muraille, les Pyramides, le Parthénon, le Colisée (ou même une simple cabane à la campagne ou un bateau) n’ont pas été construits au hasard, mais à l’aide d’un projet aussi précis que possible, d’autant mieux pensé que l’ouvrage à réaliser était complexe.
Dans le même ordre d’idées, il est presque impossible qu’un événement, une affaire, un film ou quoi que ce soit d’autre se passe bien sans une stratégie adéquate et un plan bien ficelé. On sait que l’absence de réflexion stratégique et de planification est la cause principale des échecs dans tous les domaines.
Je ne peux donc qu’encourager le concept de « plan your work – work your plan », au moins sur le plan professionnel, comme seule méthode valable pour accomplir les tâches et respecter les engagements.
Je peine toutefois à comprendre pourquoi quelque chose d’aussi banal et évident est présenté comme une grande nouveauté, pourquoi cela doit encore être expliqué et pourquoi, tout simplement, cela n’est pas enseigné à l’école au même titre que la lecture et les opérations élémentaires.
Cela dit, il est clair que l’application de ce principe de planification à la vie personnelle, comme le suggèrent certains cours à la mode ou livres de développement personnel, est complètement erronée, stupide, et que lorsqu’elle fonctionne (heureusement, rarement), elle est dévastatrice.
Et cela non seulement d’un point de vue pratique (comment planifier un accident, une maladie ou le moment où l’on tombe amoureux ?), mais aussi d’un point de vue conceptuel : alors que dans une entreprise, le respect d’un plan est fondamental pour le bon fonctionnement du système, pour un individu, cela n’a tout simplement aucun sens.
Quel est l’intérêt – à supposer que ce soit possible – de se faire un plan de vie et de le respecter ? Est-ce pour vivre sa vie comme un personnage de théâtre qui agit selon un scénario ? De vivre sa vie comme un voyage organisé par une agence, quand on sait exactement où l’on sera et ce que l’on verra de… à… ? Bien sûr, c’est une méthode très efficace pour voir le plus de choses possible, pour faire le plus de choses possible, mais sommes-nous vraiment sûrs que c’est là le but ?
Nous en arrivons à un point : les entreprises ont, évidemment, le profit comme objectif premier, et la clé du profit ne peut être que l’organisation, la planification, l’optimisation, la concentration, etc.
Mais croire que les êtres humains ont le même objectif – et que la seule mesure du résultat doit donc être « quantitative » – revient à se soumettre au lavage de cerveau opéré par des entreprises qui n’ont pas le moindre intérêt pour les gens et ne veulent que des consommateurs qui achètent toujours plus. Cela revient à une vision extrêmement triste d’un être humain aussi efficace, organisé et productif que possible, mais aussi, nous pouvons en être sûrs, aussi malheureux et ennuyé que possible.
Revenons donc à notre sujet : je n’ai rien contre les objectifs SMART ni contre les techniques de motivation. Je sais à quel point il peut être important de faire passer la part de marché de 23 % à 27 % dans votre secteur, d’augmenter le taux de réussite des rendez-vous, de livrer la marchandise une demi-heure plus tôt que la concurrence, de respecter les délais d’un projet. C’est très bien d’être aussi SMART, organisé et productif que possible.
Mais pour ne pas nous retrouver malheureux et blasés sur le plan personnel, pourquoi ne pas essayer quelque chose de complètement différent ? Pourquoi ne pas faire confiance à la créativité, au hasard, à la sérendipité ?
Pourquoi ne pas accepter la vérité évidente que les objectifs que nous avons bel et bien atteints et qui nous ont procuré un sentiment de bonheur n’ont nécessité aucun séminaire, aucune technique de motivation, de visualisation ou d’affirmations, mais que nous les avons simplement poursuivis parce que nous ne parvenions pas à penser à autre chose et que nous « savions » que « c’est ce que je veux ! ».
Je considère donc que lorsque nous abordons ce thème des objectifs, nous devrions nous poser une question sur laquelle j’insiste toujours lors des formations : quel est le « sens » des objectifs que vous souhaitez atteindre ? (un mot qui – comme je l’ai dit maintes fois – signifie à la fois soit « direction », soit « signification »).
J’ai peut-être une vision personnelle, mais si tu as besoin d’être « motivé » vers un objectif, cela signifie qu’il ne t’intéresse pas. Si, lorsque tu penses à l’atteindre, tu ne ressens pas de joie ni d’épanouissement, c’est qu’il n’est pas le bon. Si tu as besoin d’affirmations pour te le rappeler et que tu essaies de te laver le cerveau tout seul, ça ne marchera pas. Et si tu obtiens quelque chose, tu peux être sûr que ce ne sera pas la satisfaction. Et si tu n’es pas satisfait, à quoi serviront les objectifs ?
En vieillissant, j’en suis arrivé à une conclusion complètement différente sur ce sujet et j’en parlerai une autre fois ; je ne suis d’ailleurs pas sûr que ce soit quelque chose qui puisse s’exprimer par des mots écrits.
Je n’ai donc pas de réponse définitive, mais je vous invite à réfléchir un instant à ce « sens » – peut-être y découvrirez-vous quelque chose. Et si vous voulez un objectif qui vous motive vraiment, qui vous pousse vraiment à l’action, pourquoi ne pas renoncer à la médiocrité suggérée par le soi-disant SMART et utiliser autre chose ? Par exemple, notre objectif pourrait être :
- Grandiose
- Extraordinaire
- No limited
- Incroyable
- Universel
- Spectaculous
Je ne sais pas, ça me semble mieux…
Salutations,
P.S. J’ai délibérément inclus la citation de Wilson car je pense que nous devons tirer les leçons de l’expérience des autres.
Il ne fait aucun doute que GM a été dirigée en utilisant les méthodes les plus performantes de conception, de rationalisation, de motivation, d’optimisation, de ROI, de SMART, de PERT, d’ISO, de tout ce que vous voulez.
Avant de les utiliser dans notre vie personnelle, nous devrions peut-être nous rappeler que, le 1er juin 2009, GM a fait faillite.


