Tout ce que vous pouvez être

À quoi ressemblerait notre monde si chacun d’entre nous mettait à profit ses talents et ses capacités pour apporter sa contribution ?
_______________
« … car c’est comme lorsqu’un homme, partant pour un autre pays, appela ses serviteurs et leur confia ses biens. À l’un, il donna cinq talents, à un autre deux, à un autre un, à chacun selon ses capacités ; puis il partit en voyage. Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla faire du commerce et en gagna cinq autres. De même, celui qui avait reçu les deux en gagna deux autres. Mais celui qui n’en avait reçu qu’un s’en alla creuser un trou dans la terre et cacha l’argent de son maître… » (Extrait de l’Évangile selon Matthieu, 25, 14-18)
_______________
Je considère la musique de Bach comme l’une des raisons pour lesquelles la vie vaut la peine d’être vécue. N’importe lequel de ses préludes et fugues atteint un tel niveau de complexité mathématique, accompagné d’une telle beauté surhumaine, qu’il représente probablement ce qui se rapproche le plus de la perfection que l’on puisse concevoir sur cette terre.
Sans compter que chaque composition révèle tant de niveaux d’interprétation différents – numérologiques, théologiques, métaphysiques, symboliques, etc. – que ce que l’on entend – même sublime – n’est que le niveau de compréhension le plus élémentaire. Analyser une œuvre de Bach sous ses divers aspects est donc un plaisir esthétique, intellectuel, mystique, et une source inépuisable de surprises. Je me demande parfois ce que serait le monde sans les Concertos brandebourgeois ou l’Offrande musicale. Et je me demande ce qui se serait passé si Bach avait été paresseux. Ou démotivé. Ou déprimé. Ou désorganisé. Ou, tout simplement, s’il avait estimé que cela ne valait pas la peine de perdre son temps avec la musique et s’il s’était concentré sur l’enseignement du latin, qui était son activité principale et qui lui rapportait certainement plus.
Après tout, il aurait eu toutes les raisons de le faire : à l’époque, l’Allemagne était en guerre, la vie était précaire, le niveau de pauvreté effrayant, la maladie toujours à l’affût. D’un point de vue artistique, il était constamment en conflit avec les autorités ecclésiastiques à cause de son style trop complexe, qui était de toute façon considéré comme dépassé et médiocre.
Même avec sa famille, les choses ne se passaient jamais très bien : sa première femme, avec qui il eut sept enfants, mourut très jeune. Et il eut quatorze enfants de sa seconde épouse, mais seuls quatre d’entre eux atteignirent l’âge adulte (ce qui nous donne une idée de l’ampleur du fléau de la mortalité infantile). Et durant les dernières années de sa vie, il fut affligé de maladies et de cécité, mais il continua néanmoins à composer jusqu’au dernier jour, aidé par ses fils qui écrivaient sous sa dictée. « L’Art de la fugue », l’une des créations les plus élevées et les plus extraordinaires de l’esprit humain, a été écrite dans ces conditions incroyables. Nous ne pouvons qu’exprimer notre admiration et notre gratitude envers Bach qui, face à toutes ces difficultés, a trouvé l’énergie, la motivation et la volonté nécessaires pour nous offrir une œuvre qui a traversé les siècles et qui est pour nous une source de joie et d’inspiration constantes.
Cependant, si je commence à réfléchir ainsi, j’ai du mal à m’arrêter : que serait le monde sans Vivaldi, Mozart, Chopin, … ou sans Michel-Ange, Léonard, Raphaël … sans Goethe, Tolstoï, Dante, …
Quelle est la force qui animait ces hommes ? Qu’est-ce qui leur a permis de surmonter tous les obstacles ? N’oublions pas que beaucoup de ceux que nous considérons aujourd’hui comme des génies absolus n’ont reçu que très peu de reconnaissance et de satisfaction au cours de leur vie. La plupart d’entre eux auraient eu toutes les raisons d’abandonner leur travail et de se tourner vers des activités plus raisonnables et plus lucratives. Et pourtant…
Mais, pour poursuivre ce raisonnement, pourquoi s’arrêter aux artistes ? Que dire de tous les scientifiques et chercheurs qui, au fil des millénaires, ont porté la technologie et la civilisation à leur niveau actuel, et dont nous pouvons aujourd’hui profiter des fruits ? Comment remercier non seulement les plus célèbres, tels que Newton, Galilée, Pasteur, mais aussi la multitude de savants dont personne ne se souvient aujourd’hui, mais qui ont apporté leur propre contribution en ajoutant une brique – grande ou petite – à l’édifice du savoir humain ?
_______________
« …Au bout d’un long moment, le maître de ces serviteurs revint et fit ses comptes avec eux. Celui qui avait reçu les cinq talents s’avança et en apporta cinq autres, en disant : Seigneur, tu m’as confié cinq talents ; voici, j’en ai gagné cinq autres. Son maître lui dit : C’est bien, bon et fidèle serviteur ; tu as été fidèle en peu de choses, je te confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître. Celui qui avait reçu les deux talents vint aussi et dit : Seigneur, tu m’as remis deux talents ; voici, j’en ai gagné deux autres. Son maître lui dit : C’est bien, bon et fidèle serviteur ; tu as été fidèle en peu de choses, je te confierai de grandes choses ; entre dans la joie de ton maître… » (Extrait de l’Évangile selon Matthieu, 25, 19-23)
_______________
Et que dire de ceux qui, sans peindre ni composer de symphonies, sans construire de cathédrales, sans faire de découvertes scientifiques, ont simplement contribué à repousser un peu plus loin les limites de ce que l’on croyait possible ?
C’est vrai, nous n’avons pas tous le même talent. Nous ne pouvons pas tous être des génies qui marquent l’histoire. Mais, une chose est sûre, nous avons tous bien plus de potentiel et de talent que nous n’osons l’imaginer. Il est tout aussi certain que chacun d’entre nous, sans exception, a quelque chose à exprimer, à créer, à communiquer ; surtout, nous avons tous la possibilité de contribuer au monde, dans la mesure de nos capacités. Et nous pouvons être sûrs que ces limites sont très, très lointaines, certainement bien plus lointaines que notre désir de confort ne nous laisse l’admettre.
Mais alors, que dire de ceux – qui, malheureusement, sont légion – qui ont du talent et des capacités, mais ne les utilisent pas ? Ceux qui pourraient écrire un livre, créer quelque chose, apporter une contribution, mais qui, pour des raisons qu’ils trouvent convaincantes, NE LE FONT PAS ? Ceux qui ont enterré le talent qui leur a été donné ?
_______________
« … Et celui qui avait reçu le seul talent vint et dit : Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui ramasses où tu n’as pas répandu ; j’ai eu peur, et je suis parti cacher ton talent dans la terre : voici, tu as ce qui t’appartient. Mais son maître lui répondit : « Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai pas répandu ; il fallait donc que tu aies mis mon argent chez les banquiers, et à mon retour j’aurais reçu le mien avec les intérêts. Enlevez-lui donc ce talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents. Car à celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. Et jetez ce serviteur inutile dans les ténèbres extérieures : là seront les pleurs et les grincements de dents. » (Extrait de l’Évangile selon Matthieu, 25, 24-30)
_______________
Je considère cette parabole comme l’une des plus troublantes et des plus provocantes de tout l’Évangile. Que nous soyons croyants ou non, nous sommes tous conscients que nous disposons d’une immense quantité de talents, de capacités, de possibilités et de potentiel. Et que nous croyions ou non qu’un jour quelqu’un nous demandera de rendre compte de nos actes, une chose est certaine : à un moment donné de notre vie, NOUS serons contraints de nous demander comment nous avons utilisé les possibilités et les opportunités que la vie nous a offertes.
Je n’insisterai pas davantage sur ce point, car je ne veux pas transformer cet article en sermon, d’autant plus que je n’ai pas le droit de me mettre dans la position d’un prédicateur. Mais…
J’écris ceci… parce que rien ne m’attriste plus que le talent gâché et les opportunités non saisies, et parce que je crois qu’utiliser ses talents et ses opportunités n’est pas seulement un choix, mais un devoir…
J’écris ceci… parce que nous vivons dans une société qui met constamment l’accent sur ce qui nous manque, créant un sentiment d’insatisfaction permanente et fournissant des prétextes plus commodes à l’inaction, alors que si nous nous concentrons sur ce que nous avons et sur ce que nous pouvons faire, nous découvrirons que le potentiel qui s’offre à nous – ici et maintenant – est absolument fantastique et qu’il n’attend que nous surmontions notre inertie pour être exploité…
J’écris ceci… pour poser encore et encore ma question éternelle : « À quoi ressemblerait notre monde si chacun d’entre nous utilisait ses talents et ses capacités pour apporter sa contribution ? »
by Bruno


